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Année : 2011
Auteur :
Chiu, Che Bing

Mots clés :

De la réalité à l’utopie : un jardin de l’Esprit à Bucarest

CHIU Che Bing, « De la réalité à l’utopie : un jardin de l’Esprit à Bucarest », Les Ateliers libres d’Architecture, Bucarest, 6 mai 2011

De la réalité à l’utopie : un jardin de l’Esprit à Bucarest

Lorsque le lettré en Chine invitait ses amis à une promenade dans son jardin, les promeneurs étaient après la visite, priés de consigner leurs impressions en calligraphiant poèmes et essais, qui étaient ensuite gravés dans la pierre ou rassemblés en recueils, pour transmettre à la postérité le souvenir d’un moment d’éternité.

Le Professeur Chen Congzhou (1918-2000), authentique lettré du xxe siècle, érudit épris de jardins, peintre et musicologue, a parfaitement analysé le lien indéfectible qui liait le jardin et les chroniques de visite : seule la transmission par le texte assurait la préservation de l’œuvre dans la mémoire des hommes.

Huang Zhouxin (1611-1680), zi Jiuyan, Neuf Fumées, qui ne possédait pas de jardin, surprit un jour ses amis par ces paroles : « J’ai quêté pendant des dizaines d’années avant d’accéder à mon jardin. » Ce jardin, que Neuf Fumées disait posséder, portait le nom de jardin de l’Accommodation et de la Résignation. C’était un jardin de l’Esprit, de nulle part et de partout, disponible à tout instant et en tous lieux.

Avec la fin des Ming, lorsque les jardins s’édifiaient pour mieux disparaître dans les flammes d’un règne qui s’achevait, Liu Shilong, l’Ermite-Mangeur de Neige, s’interrogeait sur la nécessité de dépenser sa fortune et épuiser son énergie pour bâtir une œuvre :

« Des splendeurs magnifiques du Val-d’Or, de la beauté sublime de la Source sereine, et de tous les jardins illustres de Luoyang, ces sites remarquables, tous étaient de premier renom de leur temps. Aujourd’hui, on ne peut retrouver le moindre pan de leurs murs écroulés, le moindre éclat de leurs tuiles brisées. Ils sont tous retournés à la non-existence. »

Son jardin portait le nom de jardin de la Non-Existence.

Un jardin doit-il avoir été physiquement créé, fabriqué, pour prétendre à l’existence ? Puisque in fine, telle « une vaste mer se changeant en un champ de mûriers », toute création retourne à la poussière : « Seul le jardin [tracé sur] de papier accède à la transmission. »

Le jardin de papier le plus célèbre de Chine est sans doute celui conçu par Cao Xueqin dans son roman Le Rêve dans le pavillon rouge. Le jardin de la Vision grandiose, Daguann yuan, tout comme le roman, intrigue et suscite études et spéculations. Pour certains, de troublants indices désignent le jardin de la Clarté parfaite, Yuanming yuan, pour modèle. Si l’appareil romanesque brouille la lecture entre réalité et fiction, la symbolique mise en place par l’auteur est claire : le jardin est le royaume de l’éphémère, il n’est que mirage, comme toute chose en ce monde est poussière.

Le temps efface toute trace de la vanité humaine.

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