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Année : 2012
Auteur :
Jeudy, Olivier

Flux-Actions au port de Nijni-Novgorod / 1

JEUDY Olivier & JUILLOT Xavier, « Flux-Actions au port de Nijni-Novgorod - territoire d’expérimentations artistiques à la confluence des fleuves Oka et Volga », in Latitudes 2011, éd. La Villette, 2012, pp. 20-33.

Flux-Actions au port de Nijni-Novgorod / 1
Territoire d’expérimentations artistiques à la confluence des fleuves Oka et Volga

Article illustré, traduit en russe

Cet atelier international proposé en Master « Arts et territoires urbains » s’inscrit dans le cycle de plusieurs « travaux en cours » menés dans les villes portuaires de Chalon-sur-Saône, Venise, Calvi, Nijni-Novgorod et Krasnojarsk. Il participe d’un projet de formation pédagogique et de recherche en partenariat avec les Instituts d’Architecture de Moscou (MARHI) et de Nijni-Novgorod (NGASU), concernant les pratiques d’expérimentations artistiques urbaines en amont du projet, dans les lieux dits « intermédiaires ».

Le lieu d’intervention

Nijni-Novgorod, située à 439 km à l’Est de Moscou, est réputée pour être la ville où ont été construits divers prototypes d’ekranoplane : de gigantesques aéronefs à effet de sols qui se présentent comme des appareils hybrides entre avion et bateau. Depuis les années soixante, une dizaine d’appareils de masses et de tailles différentes, se déplaçant à quelques mètres au-dessus de la Volga pour rejoindre la mer Caspienne, sont sortis des bureaux d’études (OKB) de l’ingénieur Rostislav Alexeïev. Le site portuaire de Nijni-Novgorod sur lequel nous mettons en œuvre des expérimentations plastiques est lié à tout cet imaginaire de production hydro et aérodynamique. Il est le lieu même en Russie de l’élaboration des prototypes et des principes de sustentation. Notre projet d’intervention artistique en situation consiste à explorer les formes d’implantation possibles sur ce territoire, à étudier les conditions d’émergence de scénographies urbaines selon les caractéristiques de ce contexte fluvial et patrimonial inventif.

Avec l’autorisation du directeur du port de Nijni-Novgorod, notre chantier d’expérimentation s’est précisément déroulé à la pointe du site portuaire, là où se rencontrent et fusionnent les fleuves Oka et Volga. Cet endroit fréquemment marqué par des remous et des vents turbulents est surnommé la « Flèche » (Strelka).

Déployer un maximum de surface pour un minimum de poids

Pour ce 1er atelier intensif en Russie, les expérimentations matérielles développées sur le site portuaire ont été conçues avec très peu de moyens. Principalement, 120 Kg de films plastiques (corps solaire) et d’outillages d’assemblage ont été transportés depuis la France par les étudiants de l’ENSAPLV. Le reste fut trouvé sur place de façon plus ou moins opportune. Afin d’étudier les modes d’adaptation possible dans ce milieu mouvant, de premiers essais ont été réalisés avec des matières transparentes et noires très fines. Il s’agissait de tester leur résistance aux mouvements de l’air, de trouver des systèmes d’accroche pouvant maintenir ces surfaces au vent. Chaque expérience faisait apparaître des phénomènes de turbulence, des formes fluides, indéterminées, qui se métamorphosaient au gré des vents.

L’observation de ces géométries mouvantes suscitait à chaque fois d’autres idées à expérimenter : renforcement des matériaux déployés, amélioration des systèmes d’accrochage et de prise au vent, extension territoriale des dispositifs aérodynamiques mis en œuvre. De jour en jour, l’amplitude des mouvements envahissait davantage l’espace portuaire, le reconfigurant sans cesse par de nouvelles mouvances texturales.

Des bandes de cerclage récupérées sur les lieux furent également tendues à l’extrémité de la pointe du port (Strelka). Vibrant au rythme des forces de vent, elles produisaient des ondes sonores qui se propageaient par moments dans toute la zone portuaire.

Essais de sustentation et de portance au sens large

Pour s’établir dans le flux, il fallait apprendre en quelque sorte à y nager, saisir corporellement les mesures de résistance et de souplesse appropriées. Aux limites de l’emportement, les intervenants tentaient de composer avec ce milieu mouvant et d’y percevoir des formes d’adaptation possibles. Les changements de pression exercés de part et d’autre de leurs fragiles membranes aériennes, les obligeaient sans cesse à se repositionner. Pour s’étaler dans le flux, ils devaient tendre ou relâcher davantage les tissus de ces corporéités dynamiques en devenir, résister au flux et tout autant se laisser porter par lui… Comment s’y tenir ?

Au fur et à mesure des situations créées se révélaient d’autres principes d’attachement au site. Les prototypes de membrane architecturale devenaient plus performants, ils se soulevaient et avançaient mieux dans le vent. De même, leur étalement se développait à plus grande échelle et façonnait le territoire. Après plusieurs jours, une gigantesque structure finit par prendre corps et recouvrir le site d’expérimentation. Maintenue au sol par une trentaine de personnes, elle s’agitait au vent et se courbait suivant les diverses régulations de mouvement que tentaient d’établir les bras qui la tiraient. Se propulsant contre elle, les flux d’air faisaient apparaître toutes sortes de phénomènes de turbulence.

Selon leur vitesse et les forces de traction exercées par les participants qui faisaient corps avec la structure, des parties se décollaient du sol et rebondissaient énergiquement, d’autres relâchées puis retendues à nouveau virevoltaient dans les airs se métamorphosant en une multitude de figures… Comment dompter une forme ?

(...)