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Année : 2012
Auteur :
Nys, Philippe

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« La ville d’Este, un story-board »

NYS Philippe, « La ville d’Este, un story-board », Jardins. Le temps, n° 3, Paris : Sandre, 2012, pp. 121-136.

Intentions

Posons tout d’abord, de manière quelque peu abrupte sans doute, plusieurs paramètres théoriques. M’appuyant sur un diagnostic, générique, d’André Chastel portant sur la Renaissance, je considèrerai le jardin de la villa d’Este comme incarnant au plus haut point une beauté moderne incarnée dans un lieu, la spatialisation d’une intelligence créée au sein d’un monde en crise 1. Plus exactement et très précisément, comme on essaiera de le montrer ici, son dispositif spatial, esthétique et conceptuel met en scène et en jeu, de manière centrale, un monde qui bascule sur son axe,engendrant une expérience émotionnelle de l’espace in situspécifique, irréductible à tout autre dimension esthétique, poétique, picturale, musicale, filmique..., tous mediums suscités par le thème du jardin, particulièrement celui de la villa d’Este. Son jardin est, dans un sens rhétorique profond, un lieu de mémoire, une « image agissante » 2 qui acquiert le statut d’une Pathosformel3 en exhumant, littéralement et fabuleusement, de manière centrale et fondatrice pour tout l’imaginaire occidental à venir, la figure de la villa d’Hadrien 4.

Par ailleurs, la villa d’Este cristallise un moment de basculement, ici maintenu - « main-tenu » -, fermement dans la main de son double créateur, le cardinal Hyppolite II d’Este et l’architecte Pirro Ligorio. Parmi les multiples emblèmes disséminés dans l’ensemble du site, celui de l’aigle - blason de la famille des Este, présent partout dans la villa -, en est l’expression la plus évidente, avec ses griffes enserrant un globe terrestre. D’un point de vue mytho-philosophique, une tension - tout autant herculéenne qu’héraclitéenne - apparaît ainsi entre la mémoire de plusieurs mondes et leur emportement dans les eaux, celles du déluge comme celles de l’oubli 5.

Avec la mise en scène de l’eau, le principe conducteur des jardins de la villa devient alors une métamorphose des formes qui relève d’une réversibilité opératoire en n’importe quel point de son dispositif spatial, comme on le pointera çà et là, à l’aide de quelques exemples. Pour qu’une telle réversibilité - proprement vertigineuse - puisse se produire avec une telle efficacité, in visu, in situ et in actu, dans l’expérience de l’espace et comme modèle opératoire dans le temps, il faut qu’il y ait une sorte de chiffre, chiffre secret autant que secret manifeste, ici manifesté avec éclat, splendeur, excès. Nous prenons ici « chiffre » en trois sens : d’abord au sens commun de « clé d’un cryptogramme », ensuite au sens où Karl Jaspers a adopté et interprété le terme pour désigner la façon dont une transcendance apparaît dans l’immanence selon une expérience métaphysique que la pensée objective ne peut s’incorporer, donc comme expression de cette transcendance, ce qui conduit au troisième sens du chiffre comme « instrument d’élucidation philosophique », autrement dit au sens - non magique - de décryptage, de déchiffrage, référé à un acte d’interprétation et l’engagement d’un interprète.

C’est à la recherche et à la (re)construction du lieu de fabrique de la phénoménalisation de ce chiffre que le story board proposé ci-après - très sélectif, précisons-le, étant donné la polysémie surabondante des multiples signes cristallisés dans ce lieu -, invite le lecteur. Manipulable à la manière des pièces d’un puzzle, un story board consiste, dans le domaine de l’écriture cinématographique, en la visualisation schématique d’un scénario et de ses situations, dans chacun de leurs moments ainsi que dans leur succession narrative. Cette formule du story board est expérimentée dans la perspective d’un montage de représentations, de nature et de statut différents, tout autant que dans la construction d’une séquence que l’on a voulu ici, sinon exemplaire, du moins significative dans ses intervalles, bonds et sauts, l’ensemble visant à produire un ou plusieurs rythmes propres à l’historicité de ce lieu.

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