AMP > Publications > Maison japonaise, modèle d’emploi
Année : 2011
Auteur :
Nussaume, Yann

Maison japonaise, modèle d’emploi

Nussaume Yann, « Maison japonaise, modèle d’emploi », D’Architecture, N° 201, juin/juillet 2011, pp. 47-51.


Dossier réalisé par Yann NUSSAUME et publié dans le d’A n°201

Si la singularité des maisons conçues par les architectes japonais relève sans doute de leur propre culture architecturale, elle est surtout le produit d’un contexte très différent du nôtre. On échappera difficilement au contre-sens si l’on ne connaît pas la nature du foncier, de la commande, des usages, de l’économie et des technologies disponibles qui déterminent cette architecture. Pour nous aider à mieux la comprendre, Yann Nussaume nous raconte l’histoire de la conception de la maison Sky Trace à Tokyo réalisée par Kiyoshi Sey Takeyama, de la commande à sa livraison.

Prélude

La créativité des productions japonaises pourrait laisser imaginer que les architectes nippons n’ont pas à répondre à des impératifs réglementaires très stricts. Il n’en est rien. Les normes sont souvent aussi drastiques que les nôtres. Les principes qui les gouvernent sont toutefois sous-tendus par des logiques autres, liées aux spécificités géographiques et culturelles de l’archipel. L’analyse de la maison Sky Trace, conçue par l’architecte Kiyoshi Sey Takeyama, permet d’en comprendre certains principes, comment l’architecte s’en empare pour composer au gré du programme et de son imaginaire une musique originale.

La maison a été réalisée pour un reporter-photographe connu, Yoshio Tokuyama, son épouse Minako Tokuyama, compositrice de musique contemporaine, et leurs deux fils. Lorsque Yoshio Tokuyama contacte son ami architecte Kiyoshi Sey Takeyama, le couple ne possède pas encore de terrain. Il a juste calculé sommairement qu’il aurait besoin d’une surface d’environ 150 mètres carrés.

Partition

Premier temps : la recherche d’un terrain. Le couple finit par en trouver un qui les satisfait à Kugahara, une banlieue agréable de la capitale. Situé sur le sommet d’une colline, il profite d’un bel ensoleillement et bénéficie du vent, une position importante surtout lors des chaleurs d’été. Seule difficulté, et non des moindres, la dimension de la parcelle qui découle d’une division et ne fait que 75,67 mètres carrés.

Sa taille réduite n’empêche pas son prix important de grever le budget. Trois questions se posent dès lors : Takeyama sera-t-il en mesure d’intégrer l’intégralité des surfaces demandées ? Peut-il proposer une construction à un prix raisonnable ? Et surtout, sera-t-il capable de composer un projet dont la spatialité pourra, au gré des changements des saisons, stimuler la créativité des habitants ?


Gamme

Dans la réglementation japonaise, il existe, comme en France, une série de règles que les architectes se doivent de respecter avec quelques dérogations ou ajustements possibles. En premier lieu, un chiffre comparable à notre coefficient d’occupation des sols décide du pourcentage de surfaces de planchers qu’on a le droit de construire. Par usage, les surfaces se mesurent au milieu des murs : on pratiquait en effet ainsi dans les constructions traditionnelles en bois, où il paraissait logique de positionner cette valeur sur l’axe des poteaux, au niveau de l’emplacement des ouvertures coulissantes. Dans le cas présent, le pourcentage correspond à 100. À ce chiffre, s’ajoutent l’autorisation de construire un garage avec un bonus de 20 % et le droit de ne pas totaliser le sous-sol si son plafond ne dépasse pas un mètre par rapport au sol naturel et s’il ne représente pas plus de 33 % de la surface totale. Au niveau de l’implantation des murs, le droit civil japonais oblige une distance minimale de 50 centimètres par rapport aux limites de la parcelle.

Accord

L’un des premiers principes adoptés par Takeyama est l’utilisation de l’intégralité de la parcelle. En traçant la périphérie constructible, il dégage ainsi un premier volume de potentialités. La surface demandée par les clients le pousse également à réfléchir à un sous-sol important, dans lequel il pourrait développer une partie du programme. Là, il imagine de suivre le dessin trapézoïdal du site. Mais finalement, afin de baisser les coûts, il opte pour la forme rectangulaire. Fort de ces différents principes, l’architecte commence un travail en trois dimensions, comparable à celui du Raumplan d’Adolf Loos.


Composition

Une première option est envisagée : libérer le sous-sol pour la pièce destinée à l’épouse et à son piano. Toutefois, celle-ci la rejette. C’est donc au mari que Takeyama décide d’attribuer ce lieu. Pour renforcer les qualités spatiales des différentes fonctions demandées par le photographe (bureau/bibliothèque, chambre, galerie), il diversifie les trois espaces en jouant sur les volumétries et des hauteurs différentes. Le bureau/bibliothèque s’encastre dans le sol pour permettre une double hauteur. La « chambre » se glisse à un demi-niveau, en continuité avec la galerie qui, elle, bénéficie d’une imbrication avec le niveau supérieur de l’entrée. Elle se retrouve dès lors, elle aussi, avec une double hauteur. Au rez-de-chaussée, s’emboîtent le parking, une pièce pour les invités et l’entrée. Au premier étage, on trouve l’espace commun avec la salle à manger/séjour, la cuisine et la salle de bains. Le lieu de vie de l’épouse, avec son piano et son lit, ainsi qu’une des chambres des enfants s’ancrent au-dessus. La pente de la toiture permet de placer au troisième étage la deuxième chambre d’enfant et une terrasse en demi-niveau supérieur.

Rythme

Un vide vertical en continuité de la volumétrie de la salle à manger/séjour articule le bureau de l’épouse et la terrasse. C’est un lieu autant fonctionnel que poétique. Il permet de hisser le piano au deuxième et favorise la circulation de l’air dans les étages grâce à une petite ouverture positionnée dans le relevé du mur de la terrasse.

Silence

Se saisissant de l’obligation réglementaire de laisser au moins 40 % de la parcelle non construits, l’architecte libère un vide vertical, un patio, autour duquel les pièces s’implantent en L. Ce petit patio, enterré par rapport au niveau de la rue, filtre au cœur de l’édifice soleil, vent, pluie et les murmures de la ville. La passerelle d’entrée longe ce patio, lieu de transition, de purification pour le résident.

Dialogue

Après être entré par la coursive intérieure le long du patio, ou éventuellement par le parking, le visiteur accède à une cage d’escalier éclairée par un puits de lumière. Elle dessert les différents niveaux imbriqués. Les espaces intérieurs éclairés par des jeux d’ouvertures variés favorisent une sensation de liberté. Pourtant, contrairement à d’autres architectes japonais qui dessinent des espaces de fluidité et de transparence, dans lesquels les occupants semblent flotter, Takeyama assure, par la structure en béton, une certaine inertie au bâtiment et par là une assise existentielle à ses habitants. Après avoir franchi les niveaux et laissé l’esprit du visiteur se purifier, le parcours s’achève sur la terrasse surplombant la ville. Ce type de lieu est assez récurrent dans l’architecture de Takeyama. Faut-il y voir l’Arcadie, la recherche de l’horizon des montagnes, la quête du ciel qui symbolise le changement continuel ?

Déploiement

Au sommet de la colline, dans le prolongement de la rue, la maison se détache comme un cristal, terme impropre car il ne faudrait pas assimiler son dessin à une recherche formelle. Sa peau et ses volumes caractéristiques résultent des contraintes des gabarits qui déterminent hauteurs et inclinaisons par rapport aux parcelles voisines et à la route. L’édifice doit éviter de masquer l’ensoleillement par rapport au voisinage. Ses pliages déclinent ces contraintes, au gré des inspirations de l’architecte et en lien avec les divers emboîtements spatiaux. La façade oblique associe le sous-sol de forme rectangulaire et le dessin trapézoïdal de l’édifice. Les deux inclinaisons de la toiture sont le résultat d’ajustements. La continuité de la peau sert de filtre déployant un monde protégé de l’extérieur. Elle a également une fonction structurante et stabilise l’équilibre de l’édifice face aux risques sismiques. Le choix de l’emplacement des ouvertures en quinconce s’inscrit dans ces contraintes techniques, tout en livrant une musicalité aux façades. La peau enveloppe ainsi l’habitation, mais dessine aussi pour les habitants des ouvertures dans lesquelles le ciel se déploie.